Dépression et démence

illustration maladie d'alzheimer

Définition de la dépression

La tristesse est une émotion normale, elle se distingue cependant d’une dépression pathologique en raison de son intensité, de sa fréquence, de sa persistance et du fait qu’elle induit une souffrance personnelle ou une altération du fonctionnement social ou professionnel. La dépression est par conséquent un trouble de l’humeur qui se manifeste, selon le DSM-IV-TR (APA, 2003), par une tristesse quasi-quotidienne et persistante ou bien par une diminution marquée de l’intérêt ou du plaisir pour la plupart des activités. Ces symptômes sont associés à d’autres difficultés affectives, cognitives, somatiques et comportementales, pendant au moins deux semaines (épisode dépressif majeur).

Relation entre maladie d’Alzheimer et dépression

La dépression et la maladie d’alzheimer (MA) sont considérés comme étant deux troubles distincts, le premier concerne le niveau affectif alors que le second le niveau cognitif. Cependant ces deux affections partagent un certain nombre de symptômes communs et présentent une comorbidité fréquente (Teri & Wagner, 1992).

Les symptômes dépressifs sont présents chez 17 à 87% des personnes souffrant d’une MA (Lyketsos et al., 1997). Dans la majorité des cas, les symptômes sont d’intensité légère à modérée. Cependant la prévalence d’un épisode dépressif majeur se situe entre 20 et 25% dans cette population (Migliorelli, Tesón, Sabe, & Petracchi, 1995).

Difficulté du diagnostic de dépression

La question du lien entre dépression et MA est donc loin d’être résolue, elle met cependant en relief la difficulté clinique d’établir le diagnostic différentiel dépression-démence, notamment lors de la phase démentielle précoce. En effet, certains signes déficitaires cognitifs accompagnent fréquemment la dépression tels que des troubles de la concentration, de l’attention et de la mémoire immédiate. La prescription d’antidépresseur peut aider au diagnostic différentiel avec une démence débutante, sans éliminer définitivement un risque d’évolution démentielle ultérieure. Le mode d’installation des troubles est rapide dans la dépression alors qu’il est plus progressif dans la démence, et la présence de désorientation spatio-temporelle privilégie le diagnostic de démence (Prado Jean, 2010).

Les symptômes dépressifs ont des conséquences négatives chez les personnes souffrant d’une MA car ils sont associés à un déclin cognitif accéléré, à une augmentation des troubles du comportement, à une diminution de la qualité de vie et à une augmentation de la mortalité (Ritchie, Touchon, & Ledésert, 1998 ; Starkstein., Jorge, Mizrahi, & Robinson, 2005).
Cependant, les troubles dépressifs chez les personnes démentes en institution semblent sous-diagnostiqués et insuffisamment pris en charge (Kuhnel, Iraki, Tranchant, & Aspe, 2010 ; Verhülsdonk & Engel, 2012).

Cause de la dépression

Facteurs liés à la démence

Comme nous l’avons déjà vu, la dépression peut être causée par la démence, soit par un désordre en neurotransmetteurs liés à la dégénérescence neuronale soit en raison d’une souffrance psychique réactionnelle aux troubles cognitifs et à leurs conséquences. Nous allons expliquer les mécanismes en jeu derrière cette dernière hypothèse.
Tout d’abord, le déclin cognitif entraîne une diminution des performances et de la capacité à réaliser des activités complexes puis banales de la vie quotidienne. La prise de conscience de ce déclin peut générer une souffrance importante associée à une diminution de l’estime de soi, du sentiment de contrôle et d’efficacité personnelle (Ducato, Tabard, & Barbaroux, 2013). La personne peut cesser de réaliser des activités complexes comme des loisirs car cela la confronte davantage à des échecs et à la prise de conscience de ses troubles. Avec l’évolution de la maladie et la perte d’autonomie, la personne âgée devient de plus en plus dépendante aux autres, ce qui exacerbe les effets négatifs cités précédemment. Cependant à un stade avancé, la personne peut souffrir d’anosognosie, c’est un symptôme neurologique caractérisé par une absence de consciences de ses troubles, la personne oublie qu’elle souffre de démence. Ce trouble pourrait alléger la dépression en diminuant la conscience de ses difficultés. Cependant, même si le patient ne sait plus qu’il souffre de démence, il peut tout de même rester conscient de certains de ses troubles et de sa dépendance : les sentiments négatifs qui y sont associés persistent alors (Passard, Mantelet, Hervy, Rigaud-Monnet, & Hardy, 2001).
Ensuite, les troubles cognitifs peuvent entraîner un repli sur soi car les difficultés de langage peuvent affecter les échanges sociaux. De plus, l’intérêt pour la communication semble diminuer chez l’aidant dès lors que les réponses du patient ne sont plus cohérentes (Ducato, Tabard, & Barbaroux, 2013).
Des facteurs de personnalité peuvent également accentuer le risque de dépression dans une démence, comme des antécédents de dépression (Auguste et al., 2006). Au niveau clinique, on observe que le risque de dépression à un stade démentiel précoce dépend de la capacité qu’à la personne d’accepter la maladie et ses conséquences. On observe aussi que les troubles mnésiques de la démence peuvent générer un processus d’ennui permanent chez certaines personnes. En effet, ces personnes oublient les évènements positifs qui se sont passés (activités, visites familiales…) et ont l’impression de s’ennuyer en permanence, induisant ainsi une souffrance et une tristesse.

Facteurs liés à l’entrée en EHPAD

Plusieurs études suggèrent que l’institution majore les troubles anxieux et dépressifs (Meeks, Young, & Looney, 2007 ; Trouillet & Gély-Nargeot, 2009). En effet, l’entrée en institution confronte la personne âgée à une rupture majeure dans la continuité de son existence (Kuhnel, Iraki, Tranchant, & Aspe, 2010). Des difficultés à s’adapter à ce nouveau lieu de vie peuvent provoquer une souffrance significative et amener à la dépression. Nous allons étudier les facteurs qui mettent en échec cette adaptation et qui peuvent induire une dépression. Il s’agit d’une interaction entre les ressources personnelles (traits de personnalité, état cognitif…) et les caractéristiques de l’environnement.
Lacoste (2010) montre qu’il y a des différences inter-individuelles dans la façon d’intégrer l’institution. Il a distingué trois types de population parmi les personnes âgées non démentes :

  1. Les personnes qui n’investissaient pas l’institution (46%) : elles ont un discours dépressif associé à des sentiments d’ennui, de monotonie, d’attente passive de la mort avec parfois le sentiment d’être exclues de la société
  2. Les personnes qui investissaient l’institution (44%) :
    a. Soit par un mécanisme d’investissement des activités proposées avec la conservation d’une vie sociale à minima
    b. Soit par un mécanisme de reconstitution d’un « chez soi » : leur chambre était remplis d’objets personnels, elles s’y réfugiaient pour éviter les autres résidents et maintenir un contrôle sur leur vie grâce à des occupations personnelles (lecture, télévision) et à la visite de leur famille
  3. Enfin les personnes qui évoquaient leur fin de vie en institution de manière sereine et passive (10%) : sans désir de s’investir, dans une perspective de repos et de tranquillité personnelle.

La capacité à s’investir dans la vie sociale avec les autres résidents, dans les activités et à reconstruire un nouveau lieu de vie semblent être des facteurs d’adaptation protecteurs face à la dépression. Cependant, faire le deuil de son ancien lieu de vie et réussir à investir son nouveau « chez soi » n’est pas toujours évident, notamment en présence de troubles cognitifs comme la désorientation spatiale et les problèmes mnésiques. En effet, dans la pratique clinique, régulièrement, certains résidents oublient qu’ils vivent en EHPAD et parlent de leur ancienne habitation comme étant leur lieu de vie actuel. De plus, certaines personnes s’opposent parfois à l’entrée en institution et vivent cela comme une pression de la part de leur famille, notamment lorsque la personne n’a plus conscience de ses troubles, ce qui rend encore plus difficile leur adaptation à l’EHPAD.
Faure et Osiurak (2013) ont montré que le sentiment de contrôle semble être un facteur important à prendre en compte, notamment chez les personnes souffrant de démence chez qui ce sentiment peut être mis à mal par la dépendance et le mode de vie propre à l’institution. En effet, ces personnes peuvent avoir le sentiment de perdre le contrôle sur leur vie, puisque c’est désormais l’institution qui maîtrise et régule leur quotidien en fixant l’heure des toilettes, des repas, des activités… Ce phénomène peut aller jusqu’à un sentiment d’impuissance et à la résignation apprise (Maier & Seligman, 1976 ; Faure et Osiurak, 2013), le sujet ne perçoit plus alors de lien entre ses actions et les résultats. En découle ainsi une absence de motivation à interagir avec son environnement et un risque de dépression accru. Ces auteurs soulèvent ainsi la possible interaction entre les traits de personnalités et les caractéristiques de l’institution comme cause de dépression.

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Bibliographie

American Psychiatric Association. (2003). DSM-IV-TR : manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (4e éd. rév.; traduit par J.-D. Guelfi, & M.-A. Crocq). Paris, France : Masson.

Auguste, N., Federico, D., Dorey, J. M., Sagne, A., Thomas-Antérion, C., Rouch, I., … & Girtanner, C. (2006). Particularités sémiologiques des symptômes comportementaux et psychologiques de la démence en fonction de la personnalité antérieure, de l’environnement familial et de la sévérité de la démence. Psychologie & NeuroPsychiatrie du vieillissement4(3), 227-235.

Ducato, M. G., Tabard, F., & Barbaroux, É. (2013). Description du fonctionnement d’une unité Alzheimer en EHPAD. NPG Neurologie-Psychiatrie-Gériatrie13(76), 210-216.

Faure, J., & Osiurak, F. (2013). L’appropriation de l’espace chez les personnes âgées dépendantes résidants en EHPAD. Pratiques psychologiques19(2), 135-146.

Kuhnel, M. L., Iraki, I. E., Tranchant, M., & Aspe, G. (2010). Prévalence de la dépression en EHPAD: nécessité d’une approche gérontopsychiatrique. NPG Neurologie-Psychiatrie-Gériatrie10(57), 111-115.

Lacoste, L. (2011). Approche psychologique de l’accompagnement du sujet âgé en institution gériatrique. NPG Neurologie-Psychiatrie-Gériatrie, 11(61), 30-33.

Lyketsos, C. G., Steele, C., Baker, L., Galik, E., Kopunek, S., Steinberg, M., & Warren, A. (1997). Major and minor depression in Alzheimer’s disease: prevalence and impact. Journal of Neuropsychiatry and Clinical Neurosciences,9(4), 556-561.

Maier, S. F., & Seligman, M. E. (1976). Learned helplessness: Theory and evidence. Journal of experimental psychology: general105(1), 3.

Meeks, S., Young, C. M., & Looney, S. W. (2007). Activity participation and affect among nursing home residents: Support for a behavioural model of depression. Aging & Mental Health11(6), 751-760.

Migliorelli, R., Tesón, A., Sabe, L., & Petracchi, M. (1995). Prevalence and correlates of dysthymia and major depression among patients with Alzheimer’s disease. The American journal of psychiatry.

Passard, C., Mantelet, S., Hervy, M. P., Rigaud-Monnet, A. S., & Hardy, P. (2001). La dépression dans la démence de type Alzheimer et ses liens avec la conscience des troubles mnésiques. In Annales Médico-psychologiques, revue psychiatrique (Vol. 159, No. 8, pp. 605-611). Elsevier Masson.

Prado Jean, A. (2010). Spécificité de la dépression dans les démences (Doctoral dissertation, Limoges).

Ritchie, K., Touchon, J., & Ledésert, B. (1998). Progressive disability in senile dementia is accelerated in the presence of depression. International journal of geriatric psychiatry13(7), 459-461.

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Teri, L., & Wagner, A. (1992). Alzheimer’s disease and depression. Journal of Consulting and Clinical Psychology60(3), 379.

Verhülsdonk, S., & Engel, S. (2012). Effects of depressive syndromes on the everyday competence of nursing home residents with dementia. GeroPsych: The Journal of Gerontopsychology and Geriatric Psychiatry25(2), 103.

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